REQUIEM POUR LE DERNIER ACTE

Les épaves de l’île de GOZO

« Le cerveau des poètes est un fond de mer où bien des coques reposent. »
Paul Valéry
Mardi 20 septembre 2022.
Le ferry tremble légèrement sur la mer Méditerranée. Nous avons quitté le port de Gènes, l’équipe de tournage et moi-même pour rejoindre la Sicile que nous traverserons avec notre véhicule, puis nous rejoindrons Malte et enfin l’île de Gozo.



Nous sommes partis pour ces trésors engloutis que sont les épaves, pour réaliser un film documentaire – fiction afin de sensibiliser le public sur la fragilité que représentent aujourd’hui les épaves de la Seconde Guerre mondiale… Bateaux, sous-marins, avions, fortunes de mer, fortunes de guerre sont aujourd’hui pour les plongeurs, des témoins authentiques du dernier conflit mondial. Elles n’ont pas disparu et sont encore aujourd’hui comme le jour de leur destruction, recouvertes en plus, du linceul vivant que représentent les organismes marins, la faune fixée et celle pélagique qui les habite. Poser sur le fond, seul témoin d’un passé humain douloureux, elles représentent de nos jours un héritage à préserver, à protéger et à faire connaître. Le plongeur admire l’épave.
Mercredi 21 septembre 2022.
19h30 : Nous débarquons à Palerme et traversons la ville de nuit. Je peux apercevoir les édifices à l’architecture romaine, caractérisée par ces hautes colonnes antiques.

Nuit du coté de Palerme.
jeudi 22 septembre 2022.
Direction Pozzalo au sud de la Sicile, petite station balnéaire calme, aux rues étroites, aux voitures trop nombreuses. Le temps est maussade. De gros nuages gris, insolites à ces latitudes nous rappellent que l’été est bientôt terminé.





Embarquement à 18h00 pour un appareillage à 19h30. Nous arrivons au port de la Valette vers 21h30, accueillis par une pluie torrentielle. La tempête fait rage. Les routes et les rues font place à des rivières et torrents qui gagnent rapidement la mer.
Direction l’embarcadère pour l’île de Gozo. Attente du ferry, il est 23h00. Les employés du port nous font signe de faire demi-tour, il s’ensuit un enchevêtrement de véhicules qui se croisent et se recroisent, ne sachant où aller, bravant les sens interdits et les demi-tours rocambolesques pour finalement se retrouver au point de départ, celui où nous attendait le ferry, gueule grande ouverte, prêt à avaler ces véhicules apeurés, si pressés de traverser.
Arrivée à Gozo vers minuit sous un déluge de dieu romain. Nous déchargeons le matériel. Nous sommes trempés comme les pièces de la maison qui nous attend. Où sont les couvertures ? où est l’eau chaude ? Trop tard, trop fatigués, tant pis, on se couche !
Vendredi 23 septembre 2022.
Hier soir, nous avons retrouvé Michel Nox et sa femme Samia. Michel est champion d’apnée. C’est le héros de notre film documentaire – fiction. C’est à travers son personnage, à travers sa philosophie que nous allons découvrir les épaves.
Avant ce séjour, j’avais déjà rencontré Michel sur le bateau de Malek du centre de plongée PLONGEEO de Hyères. Michel est un athlète hors du commun, un champion qui ne s’enferme pas dans les règlements stricts d’une compétition éphémère. Il n’est pas là pour prouver quoique ce soit, battre des records ou se comparer aux autres. Il est unique, bercé seulement par le bonheur et les sensations que lui apporte la plongée libre, profonde sur épaves. Découvrir les cales, les coursives en immersion libre parfois pendant plus de 5 minutes et à des grandes profondeurs fait partie de son quotidien. Solitaire au fond, Michel n’en est que plus ouvert aux autres lorsqu’il regagne la surface. Energique, drôle, sa voix qui porte caractérise un athlète généreux qui n’hésite pas à partager son expérience et ses compétences auprès d’autres apnéistes plus sensibles au milieu marin et à la faune qui le compose, qu’à des records établis le long d’une ligne éphémère et monotone imposée par des juges se souvenant plus du temps inscrit sur un chronomètre que des images colorées et uniques des silhouettes majestueuses des épaves qui reposent au fond de la mer.
Découvrir Michel NOX :
Samia accompagne Michel. Fière de son accent caractérisant les personnes originaires de Kabylie, elle partage le bonheur de la découverte du milieu marin avec son champion. Cuisinière hors pair, sa bonne humeur et sa joie à chaque découverte linguistique et culturelle de l’île de Gozo enchantent le cœur et l’esprit des personnes qui l’accompagnent.
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Ce matin, on prend le temps de s’éveiller tranquillement, surtout que le temps est toujours à la pluie.
Nous partons à la découverte de l’île de Gozo. Si jolie, rocailleuse, abrupte, aride aux couleurs et aux odeurs d’Afrique du nord. Nous découvrons les sites de plongée au départ de la côte. Nous croisons de nombreux plongeurs en combinaison, équipés de leur bloc sur le dos. Plus tard, nous nous rendons au centre de plongée St Andrews tenu par Marc où nous réglons les derniers préparatifs pour les plongées du lendemain. Le temps change et la météo maintenant clémente nous promet un début de séjour réjouissant.






Allons, retournons à la maison pour préparer le matériel de plongée !
Samedi 24 septembre 2022.
Nous retrouvons Marc, le patron du centre de plongée, au port trop encombré.
Nous embarquons sur le bateau. Seule, notre équipe est à bord du navire. Quelques minutes de navigation puis nous sommes au-dessus de l’épave du P31 qui repose par 20 mètres de fond. Ce bateau de patrouille allemand a été coulé ici en 2014. Nous descendons pour une plongée de reconnaissance. Elle est là, posée bien droit sur le fond de sable blanc, majestueuse, envoutante…
Je fais quelques photos et vidéos, amateur bien sûr, c’est pour me souvenir !


















61 minutes de plongée, nous remontons… Nous mangeons tous dans le même saladier, la salade de riz préparée par Samia.
Long briefing pour préparer les plans de prise de vue de la deuxième plongée.
2e immersion : Toujours aussi magique, toujours envoutante. Les prises de vue se déroulent bien, le timing est respecté. Nous refaisons surface après 71 minutes de plongée totale.
Fatigués, anesthésiés par le soleil et la mer, mais heureux de vivre ces moments, nous déchargeons tout notre matériel. Marc, impassible et discret, nous regarde, amusé de toutes ces manipulations.
Retour au centre de plongée pour le gonflage. Michel, malade va se coucher pour récupérer.
Le soir, autour de la table de la cuisine, nous laissons le temps défiler autour de belles discussions sur la vie… Michel s’est endormi, allons nous coucher !
Dimanche 25 septembre 2022.
La météo capricieuse nous impose une journée de repos, bienvenue. Nous visionnons nos images agrémentées de commentaires les plus techniques les uns que les autres. Les plans sont bons, passons à la suite.
Cet après-midi, nous allons interviewer Marc, le patron du St Andrews Dive Center pour en apprendre un peu plus sur ces épaves étranges et majestueuses et sur la politique d’immersion des récifs artificiels encouragée par les autorités de Malte et de ses îles.
Nous avons fait la connaissance de François, ami de Michel qui habite sur l’île de Gozo depuis une dizaine d’années. Nous avons fait sa connaissance, d’une façon, comment dirai-je ? Que je qualifierai « d’originale ».
François est invité par Michel pour prendre un pot à la maison. Arrivé devant la maison, son téléphone portable étant en panne et ne trouvant pas la sonnette, il tambourine de ses poings sur la porte d’entrée. Etant assez éloignés de la dite porte, nous n’entendons pas cette résonance désespérée martyriser le bois de notre porte. C’est alors qu’il décide de jeter des cailloux sur la vitre de la chambre du premier étage. En vain !
Au moment où il décide de partir, lassé de ces tentatives infructueuses, Michel ouvre à ce moment-là la porte d’entrée et voit son ami qui lui explique la situation … Mais, avant d’entrer, François nous demande de l’aider à pousser sa jeep car celle-ci ne veut plus démarrer. Nous découvrons une antique mi – jeep, mi – pick up de couleur bleu et jaune bariolée de stickers d’animaux reptiles les plus étranges. A l’ouverture du capot, le pauvre moteur étouffé par d’étranges couches de poussière, assoiffé par des réservoirs de liquides trop vides, ne veut rien savoir. Après analyse du problème, il s’avère que nous sommes face à une simple panne d’essence, acclamée par un simple « encore » de la part de François.
« C’est la troisième en un mois ! »
Et oui, quand la jauge ne fonctionne pas ! …
Lundi 26 septembre 2022.
La lumière de la chambre où je dors n’est pas très puissante, mais tant pis, j’écris tout de même…
La Méditerranée ne veut pas de nous encore aujourd’hui, le vent souffle fort et les nuages nombreux nous cachent un soleil trop rare pour ces îles si proches de la Tunisie.
Nous décidons de partir du bord au nord de l’île de Gozo pour découvrir un endroit insolite en plongée mais caractéristique de la nature de la roche que l’on trouve sur l’île. La mise à l’eau est difficile car nous devons porter le matériel par un escalier de pierre qui nous mène après s’être torturé les pieds sur des roches acérées jusqu’à une échelle identique à celle que l’on trouve sur les bateaux de plongée, d’une hauteur de 5 mètres environ. La mise à l’eau délicate demande l’aide de Michel, force de la nature et de son ami François qui nous aident à descendre les blocs jusqu’à la mer où le ressac incessant nous joue des tours…
Immersion en longeant la paroi à main gauche. L’eau est presque chaude et le masque tient absolument à conserver un peu de buée, de peur de me laisser entrevoir trop vite la beauté de la nature sous-marine. Nous arrivons à l’entrée de la grotte par 15 mètres de fond ; nous passons sous une arche de pierre guidés par la lumière de nos phares puis nous remontons de quelques mètres et faisons surface dans ce qu’on appelle ici « la cathédrale », vaste salle de pierre nue où nous pouvons respirer à l’air libre. Les apnéistes nous rejoignent et nous enchaînons les prises de vue éclairés par le plus beau des projecteurs qu’est le bleu que nous apporte la mer par l’ouverture de la grotte sous-marine. Instants magiques, photos uniques, souvenirs de couleur bleu, souvenirs de plongée sans bulles. Nous rebroussons chemin en croisant quelques poissons perroquets, castagnoles et girelles paons.



Nous retrouvons l’échelle. Michel, impressionnant de force et de puissance remonte les 5 mètres de l’échelle, un bloc sous le bras pour nous soulager. C’est une force de la nature ! Nous sommes petits à coté !
Déséquipement, chargement du matériel dans les voitures. Il est environ 14h00.
Allons faire gonfler les blocs et essayons de grignoter quelque chose, part de pizza. Retour à la maison.
Patricia et Philippe remonte la caméra dans le caisson. Michel, apnéiste extrême et bricoleur extrême démonte un de ses propulseurs. Mise en route défectueuse, remontage, graissage, rien n’y fait ! Doit-on le dire ? C’est d’la merde !
Très bon repas. Tout le monde discute autour de la table de la cuisine. Pas d’écrans, pas de télévision …
La lumière de ma chambre est toujours aussi faiblarde. Je ne vois pas ce que je suis en train d’écrire.
Dehors, un grillon chante …
Mardi 27 septembre 2022.
Nouveau rendez-vous avec Marc, le patron du club de plongée St Andrews, sur le port. Le ciel est toujours rempli de nuages mais le vent est tombé, ce qui nous permet de naviguer vers le site où quatre épaves de bateaux ont été immergées. Nous plongerons sur le MV. HEPHAESTUS, navire pétrolier dépollué, nettoyé de tous les accessoires et câbles, tôles qui pourraient gêner la progression des plongeurs.
Ce bateau a été coulé volontairement il y a moins d’un mois. La faune sous-marine n’a pas encore été informée de la présence d’un nouvel habitat. Il faut que l’information circule … Nous nous immergeons et descendons progressivement. L’épave apparaît, étrange, contraste peu habituel d’un bateau blanc posé sur le fond de sable à 40 mètres.
Habitude des bateaux concrétionnés où le brun, le pourpre, parfois l’orange nous joue un tableau de couleurs mélangées, symphonie d’une palette d’un peintre solitaire oublié. Ici, le blanc, le jaune prédomine ! Où sont la faune fixée, les poissons, les murènes ? Quelle atmosphère étrange ! Sommes-nous bien en plongée ? La caméra tourne, puis il apparaît dans une chorégraphie de ralenti, comme un mammifère marin, premier visiteur de cet immeuble à poissons ; Michel pénètre dans les cales, parcourt le poste de pilotage. Habillé de brun, de pourpre et parfois d’orange, sa combinaison pour la première fois contraste avec le blanc des parois. Le temps passe trop vite.
Remontée, cascade inversée de bulles Crystal qui cherchent à s’échapper vers la surface. Palier trop long et nous retrouvons le coton doux des nuages de Gozo.
Nouvelle immersion, nouveau tournage, l’apnéiste resurgit de nulle part, resurgit de partout, gracieux, fluide. Il n’est pas dans le milieu aquatique, il en fait partie, équipé uniquement de deux mini-propulseurs, quelle chance de ne pas se soucier de tout ce matériel que nous emportons. Le bateau est toujours aussi pâle ! Est-il jaloux ?
Remontée, cascade inversée de bulles Crystal qui fuient vers la surface. Palier toujours trop long.
Mercredi 28 septembre 2022.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. L’éclaircie d’hier fait place à l’orage d’aujourd’hui. L’être humain est ainsi fait. Il peut s’entendre avec tout le monde ou rejeter la moindre personne qui n’est pas d’accord avec lui !
Les responsables du tournage, personnes ne voyant et ne comprenant que leurs propres personnes, faisant abstraction de tout ce qui ne leur convient pas, ne conçoivent pas la sécurité de la plongée tel que je la conçois. Etre « Border Line », comme on dit maintenant si souvent ne fait pas partie de ma philosophie de la plongée.
Hausse de ton, incompréhension, j’ai refusé de les accompagner pour leur plongée à 40 mètres de ce matin.
Rinçage du matériel, esprit enfin libéré de toute cette responsabilité. Je n’ai qu’une envie : Retrouver ma famille.
Au retour de ce séjour, je quitterai le projet, démissionnerai de ma fonction de secrétaire de l’association. Je vais retrouver ma liberté, heureux de finir mes dernières plongées sur les sites que j’ai, seul, décidé.
L’air est doux sur cette terrasse. Quelques oiseaux au loin, Gozo, paradis de la plongée sur épaves… Reviendrai-je un jour ?
Jeudi 29 septembre 2022.
Les cloches de la citadelle sonnent.
Je suis seul, attablé à la terrasse principale du centre de Victoria. Je savoure une bonne glace. D’un côté, le bruit des voitures et des cars qui passent dans la rue. De l’autre, le bruit des touristes, attablés à la même terrasse que moi. Quelques oiseaux tentent de troubler tout ce vacarme, en vain !
Ce matin, nous sommes partis avec Michel et Samia, faire des prises de vue avec le drone. Bord de mer, rues étroites, portes vertes et bleues des maisons au couleur sable, couleur de soleil.
Promenade à l’extérieur de la citadelle, vue lointaine sur le bleu de la mer. Quelle vue devaient avoir les chevaliers de Malte depuis ce promontoire ! Aujourd’hui, le tourisme a transformé la citadelle. Escaliers de métal, ascenseur moderne, parking payant, visite payante. Où sont les vigies d’autrefois ? Les remparts sur lesquels les sentinelles armées d’hier surveillaient l’horizon accueillent désormais les touristes nonchalants d’aujourd’hui.






Je sors de ma réflexion. La musique de la vie s’égrène en stéréo. A gauche, les basses des véhicules de la rue, à droite, les aigus de la foule piailleuse …
Je reprends ma marche solitaire en direction de la maison.
Vendredi 30 septembre 2022.
L’équipe est partie plonger ce matin. Moi, j’ai décidé de me retirer. Quand la contrainte et le stress bousculent le plaisir, il est temps d’arrêter. La vie doit être remplie de bonheur et de bons moments, alors, quand on a le choix …
Je suis à nouveau attablé au Victoria central sur la petite place de Victoria. Mais, cette fois-ci, la stéréo est inversée, magie de la technique de sons graves des voitures est à droite, ceux moins puissants du flot de touristes à gauche, fluctuant dans des mélodies de langues allant de l’anglais à l’italien en passant par … je ne sais pas !
J’ai pris le temps de visiter la citadelle, ce matin, seul. Passant de l’archéologie à l’histoire de l’île. Puis, un tour à l’ancienne prison bien que je n’ai commis aucun méfait. Découverte de la nature et de la faune de l’île, de ses traditions et métiers ancestraux qui font une société : Potiers, tisserands, sculpteurs et autres… Quelle richesse historique ! Quel passé ! Pour quel avenir ?
Le soleil illumine ma page, il insiste malgré la présence de nombreux nuages qui s’obstinent à lui dire non, tu liras plus tard !
Brise légère qui rafraîchit. La serveuse est souriante. Agréable moment.
Samedi 01 octobre 2022.
Il fait beau mais le vent a décidé de nous tenir compagnie. Michel me propose de venir plonger avec lui et son ami François. Sur une île, l’avantage est qu’il y a toujours un coin abrité. Direction le Blue Hole et le tunnel creusé dans la falaise. Un accordéoniste nous berce de ces chansons françaises d’antan, folklore, food trucks, cars de touristes, l’endroit est connu et très fréquenté. Préparation de l’équipement.
Nous nous mettrons à l’eau du côté de la zone des pêcheurs face à ce vaste tunnel naturel. Autour de nous, en arc de cercle telle une rotonde de chemin de fer, des portes en bois de couleurs rongées par le sel cachent de petits bateaux qui n’attendent que le moment où leur propriétaire, décidé à prendre la mer les feront glisser sur une petite pente de béton glissante. Pontons, embarcations qui emmènent un flot incessant de touristes découvrir en toute sécurité, la voute impressionnante de ce trou naturel que l’érosion nous offre.
Les apnéistes sont prêts. Nous nous immergeons sur 15 mètres de fond. J’allume les phares de mon caisson photo.
Pénombre, roche nue, du bleu qui danse au loin où apparaissent une ou deux étoiles lointaines. Univers fantastique de la mer où les soleils que représentent les phares des plongeurs qui reviennent nous semblent irréels.
Roche main gauche. Je prends le temps, seul, tenu en éveil par le bruit de mes bulles. Je scrute chaque crevasse, chaque trou, chaque cavité.









Puis Michel apparaît, silencieux, libre de tout matériel. Il me fait signe d’avancer plus vite. Il faut rejoindre le Blue Hole.
Je remonte jusqu’à une dizaine de mètres de profondeur. L’air s’épuise, d’autres plongeurs s’affairent autour de moi. Remontée, air libre, déséquipement. Burger au food truck. Nous sommes heureux de notre plongée. Pour les apnéistes, de leurs plongées.
Mais le vent a tourné, il s’est renforcé. La mer est de plus en plus blanche, feu d’artifices d’écume de mer au pied des falaises.
Cet après-midi, je reste avec Michel et François. Nous irons de l’autre côté de l’île, plonger sur une épave accessible depuis un départ de la côte.
Mise à l’eau facile. Pas de houle. Je me dirige à la palme à l’aplomb de l’épave endormie par 40 mètres de fond. Michel, en deux apnées me confirme que le bateau est bien là ! Purge du gilet, bruit des bulles. Je descends seul dans le bleu. 10 mètres, 20 mètres, 30 mètres, puis il apparaît : Le KARWELA, caractérisé par son escalier digne d’un manoir habité de fantômes. Photos, cales, coursives. Le KARWELA a mal, il gémit, son pont de bois se disloque, ses structures métalliques, cage thoracique fragile d’un squelette qui a depuis longtemps cessé de respirer, s’affaisse.
La découverte de la silhouette sombre du navire au cours de la descente est un moment magique pour le plongeur. Ombre fantomatique, elle se découvre petit à petit au fur et à mesure que la profondeur augmente. Puis, elle est là ! On peut la toucher, faire le lien physique et psychologique entre soi et ce navire, ce bateau, ce sous-marin, cet avion. Par ce contact, nous nous projetons le jour de son naufrage, jour du drame où ce navire, ce bateau, ce sous-marin ou cet avion a quitté le monde des hommes pour rejoindre celui du milieu marin.


























Nous, plongeurs, devenons le trait d’union entre ce passé douloureux et ce moment précis où nous la découvrons, l’explorons. Alors, elle nous transmet ses mémoires et fait désormais partie de notre vie, de notre histoire.
Chaque immersion nous transporte ainsi dans un voyage, un univers où notre « moi » intérieur prend toute sa valeur. Nous sommes dans le milieu le plus extra-terrestre de la planète terre. Nous sommes dans la mer, nous sommes la mer. Nous sommes dans une épave, nous sommes sa mémoire sensorielle.
Nombreuses ont été ces immersions avec cette sensation :
Plus de 4200 plongées dont plus d’une centaine en solitaire depuis ce jour de 1986 où j’ai effectué mon baptême de plongée dans la piscine d’un lycée de Grenoble. Puis, le niveau I et les premières plongées depuis la plage à Collioure ou Argelès sur mer.
Les entraînements s’enchaînent en piscine, en gravière dans le département de l’Ain et les plongées en lac : Lac du Bourget, lac d’Annecy. La passion est là, la plénitude de l’évolution dans le milieu devient vitale. Je continue à poursuivre mes formations. Les eaux de la baie de St Raphaël m’accueillent pour ma préparation au niveau IV. Le lion de mer et sa sirène, le cap Dramont.
Je veux pouvoir transmettre ma passion, faire connaître cette sensation de pouvoir respirer et évoluer dans la mer, de découvrir pour la première fois, un bateau posé au fond.
Je ne compte plus les formations que j’ai suivies ; de la physique de la plongée à la compréhension de la physiologie du corps humain lorsqu’il désature tout ce gaz en surpression dans l’organisme. La pédagogie, stages de formation, monitorats, encadrement en piscine et en mer. Brevets d’état et enfin en 2002, professionnel, moniteur et instructeur de plongée sur le Var. Je vie de ma passion, j’ai réussi. Les épaves deviennent mon quotidien, elles me subliment.
Aujourd’hui, je découvre celles de Malte, chargées d’histoire pour qu’elles me racontent leur tragédie.
« Souviens-toi de toutes ces épaves que tu as découvert », me racontent-elles !
« Souviens-toi de celles de Marseille : Le CHAOUEN, le chasseur allemand Messerschmitt que tu as visité, posé sur un fond trop important pour le niveau que tu avais à ce moment-là ! Et les autres…
Souviens-toi de celles du lagon de Tahiti, de cet avion Catalina, éclaboussé de soleil dans sa faible profondeur.
Souviens-toi de celles d’Egypte et du détroit de Gubal : Le GIANNIS D, de ces rayons de soleil qui dansaient à travers ses coursives, le THISTELGORM, rempli de pièces militaires, de motos BSA et de tant de témoignages de la Seconde Guerre mondiale.
Souviens-toi des épaves du convoi allemand par plus de 60 mètres de fond en Atlantique au large de la baie d’Arcachon et aussi celles de Bretagne.
Du cargo allemand, transformé en bâtiment de guerre, armé de son canon anti-aérien et de sa soute à obus encore garnie de munitions à plus de 50 mètres de fond au large d’une plage de Sardaigne.
De celles de Corse : La PECORELLA et bien d’autres…
De celles d’Ibiza dont j’ai oublié le nom.
Souviens-toi de l’épave aux raies pastenagues aux Maldives où les raies agitaient leurs corps pour réclamer de la nourriture.
Souviens-toi de la gigantesque épave du ZENOBIA au large du port de Lanarca à Chypre, cette épave aux 102 camions qui nous a livré ses secrets pour le tournage d’un documentaire.
Et bien sûr, toutes celles de la baie d’Hyères que tu as visité des centaines de fois : Le DONATOR, Le GREC, le MARCEL, le FERRANDO, le VILLE DE GRASSE, le MICHEL C, le CIMENTIER, la barge aux congres, le P51 MUSTANG.
Souviens-toi aussi de l’ARROYO, du TROMBLON.
Du coté du Lavandou : Le chasseur Corsair, le SPAHIS et j’en oublie surement.
Souviens-toi surtout de cette épave unique, ce compagnon de la Libération qui fait partie de cette grande famille, comme toi : Le sous-marin RUBIS au large de Cavalaire qui a livré tant de batailles et fût un acteur majeur pour la libération de la France.
Et bien d’autres, l’ESPINGOLE, le TOGO, si profond, les péniches d’Anthéor sur lesquelles tu as plongé avec les premiers recycleurs Draeger.
La liste est très longue, j’en oublie tant ! Il a fallu de nombreuses années pour trouver le temps de les découvrir, de les explorer et de les comprendre.
Mais, avec les années, l’homme devient fragile. Il s’essouffle et l’espoir de les découvrir toutes s’enfuit trop vite. La physiologie du corps dicte son autorité sur les désirs de l’âme du plongeur rêveur !
Suivi depuis l’âge de 16 ans pour une hypertension artérielle chronique, traité depuis l’âge de 35 ans pour accompagner le cœur et sa fonction de vie, celui-ci se fatigue et aider par les médecins, demande à se ménager.
« Mr BERNARD, il est temps d’arrêter ! »
D’accord, c’est noté ! Mais pas tout de suite, pas maintenant comme le dit si bien l’esclave à Maximus dans le film « Gladiator ».
Il me reste encore quelques images à graver dans ma mémoire, quelques épaves à toucher pour qu’elles me transmettent leur histoire, leur énergie… Je m’envolerai le 13 février prochain pour découvrir les épaves de la flotte japonaise du Pacifique coulées en février 1944 dans le lagon de Truk en Micronésie. Puis, ce sera à mon tour de me protéger et de protéger ceux que j’aime.
Docteur, je vous ai enfin écouté, j’ai compris, j’arrête. Finie la sensation extraordinaire de plonger et de découvrir une épave au fond de la mer ; je vais me tourner désormais vers celles qui sont sur terre… Pourquoi ne pas découvrir les bateaux posés sur le sable du désert de la mer d’Aral, celles échouées sur les plages de Grèce, cet avion sur une plage noire d’Islande, ces bombardiers dans la jungle de Papouasie Nouvelle-Guinée.
Ne vous inquiétez pas ! Elles ont aussi beaucoup de choses à me transmettre et promis, je surveillerai ma fréquence cardiaque.
Pose photos avec Michel. Harmonie avec l’épave, instants magiques du plongeur solitaire …
Il faut remonter, regagner la côte, soleil main gauche… OK, le fond remonte, c’est bon, palier sur la roche.
Salut Le KARWELA !






Merci Michel pour cette journée mémorable, loin du stress de l’encadrement de plongeurs pas toujours compétents.
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Les vagues déferlent et frappent violemment le quai à côté du restaurant dans un bruit de basses. Geysers d’eau salée. Il fait nuit, il est 21h30, calamars grillés et petits légumes. Avec le sourire, Michel, François et moi visionnons à nouveau dans nos mémoires, le bonheur intense que fût cette journée.
Dimanche 02 octobre 2022.
François est venu nous apporter ce matin des croissants au chocolat. Michel et lui partent plonger en apnée à nouveau sur épaves qui les accueillera avec étonnement.
Rangement du matériel, préparation des sacs. Le sifflement aigu des blocs qui se vident intriguent certains oiseaux curieux.
Je trouve une plume blanche et brune en rangeant mon matériel de plongée. Je comprends. Mon ange-gardien me parle, il m’a écouté, il me répond et je le remercie…
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Marche solitaire en direction de la citadelle pour une dernière visite. Je pense, je réfléchis pendant que le vent frais me rafraîchit la nuque. Comment font les lézards pour se déplacer aussi vite sur les pierres chaudes des murets ? Si petit cerveau et pourtant si grande facilité pour se cacher, insaisissable être vivant ! La cathédrale est ouverte car une cérémonie va s’y dérouler, vraisemblablement un mariage. J’admire rapidement les peintures et couleurs de l’édifice. Laissons ces personnes tranquilles pour leur moment de bonheur.
De nombreux téléphones portables verticaux, fixent sur une carte mémoire de nombreuses photos que les nombreux touristes, esclaves de ces giga-octets ne regarderont peut-être jamais. Je n’ai pas avec moi mon téléphone, ni mon appareil photo, ni ma caméra ; je préfère fixer sur la pellicule de mon cortex ces magnifiques visions, ces couleurs, ces odeurs, ces bruits. Assis sur un banc à l’ombre de ce pin, le vent chante la mélodie de la Méditerranée. Pas de bruit, juste un souffle qui calme les esprits et qui permet d’oublier le vacarme de la vie d’aujourd’hui.
Coups de klaxons ! Trois vieilles Mercedes s’engagent dans la cour de la citadelle. La portière arrière de la Mercedes 170 DS blanche est ouverte par un homme grand au tin mate, vêtu d’un costume trois pièces bleu foncé. La mariée est en blanc, son voile trop grand bravant le vent est soutenu par une dame d’honneur. Deux jeunes garçonnets, vêtus d’une culotte courte noire aux bretelles noires, chemise blanche sont alignés l’un derrière l’autre au pied des marches de la cathédrale recouvertes d’un tapis rouge. Au moment venu, ils grimpent lentement ces marches trop grandes pour eux avec une démarche de canard maladroit.
Les dames d’honneur sont vêtues de longues robes bleues où flottent également au vent, un voile de la même couleur, étrange ! je regarde silencieusement la mise en scène… Je lève les yeux au ciel, il est bleu, au loin, la mer est bleue. Les dames d’honneur sont vêtues de robes bleues, les hommes grands au tin mate qui les accompagnent sont vêtus de costumes trois pièces de couleur bleu, je comprends alors pourquoi !
Lundi 03 octobre 2022.
1h30 du matin ! C’est tôt pour se lever, mais il faut faire la route dans l’autre sens. Partir pour mieux revenir. Il faut aller chercher le ferry qui nous ramène sur l’île de Malte. Traverser Malte de nuit pour rejoindre l’embarcadère et le bateau qui nous transporte jusqu’à Pozzalo au sud de la Sicile.
Je suis coincé entre des sacs de plongée, des caisses en métal et plastique contenant tout notre matériel. A travers la petite fenêtre du fourgon, j’admire le paysage, vergers, fruitiers puis zones arides.
Les deux équipiers devant ne se parlent pas, ils s’engueulent pour savoir quelle direction prendre, quelle vitesse adopter. Leur conduite me fait penser qu’en cas d’accident, je resterai coincé dans ce véhicule, englouti par les sacs, caisses en métal et caisses en plastique.
Supporter ces personnes devient de plus en plus difficile !



Qu’elle est loin ma famille !
Palerme. Visite de la ville à pied en attendant d’embarquer sur le ferry qui nous ramènera à Gènes. Le choix du restaurant s’avère être d’une complication, car il faut manger ça et pas ça ! Il faut que ça ne soit pas trop cher !
Ils s’engueulent, je subis, j’attends … La ville est belle, les touristes nombreux. Les salons de thé et pâtisseries qui jalonnent l’ensemble des rues invitent à la gourmandise. Il faudra revenir.
Embarquement, toujours trop long pour le dernier ferry. J’insère la carte magnétique de ma cabine dans la fente prévue à cet effet. Douche, je me couche. Enfin, je vais pouvoir me reposer et oublier cette équipe pour quelques temps !
Mardi 04 octobre 2022.
On croirait un TGV arrivant au ralenti gare de Lyon. Mais ce bruit caractéristique n’est pas celui d’un train, mais celui du refroidissement des cheminées de notre bateau navigant vers le nord. Il fait beau et la mer est calme. Le vent agréable caresse les pages de mon carnet. Je vais pouvoir réfléchir. Cette nuit, je retrouve mon foyer.
Sur le pont, des personnes déambulent. Short orange, tongs bleues ou mocassins en daim. Tout passe ! Certains fument, d’autres promènent leur chien, à moins que ce ne soit l’inverse. Discussions en italien, parfois en français, le temps doit s’écouler, le TGV entre toujours en gare de Paris gare de Lyon.


Les épaves de l’île de Gozo s’endorment se recouvrant un peu plus de leur linceul de vie.
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